20 février 2016

Le bruit des touches

J’ai reçu une lettre de Camille.

Elle aurait dû m’écrire plus tôt me dit-elle ; il y a un million d’années. Elle aurait été drôle et positive. Autre chose qu’une pauvre fille ‘dégoulinante d’ennui et de déceptions’.

Sauf que Camille ne m’écrit pas quand elle va bien.

Depuis 5 ans, ses nouvelles ne m’arrivent qu’au gré de ses déceptions amoureuses.

Fort heureusement elles sont nombreuses.

Cela pourrait sembler cruel de m’en réjouir, mais je sais bien que Camille, même dans ces moments-là, n’est pas fondamentalement malheureuse. Elle est de celles qui rebondissent gaiement, le plafond fût-il bas.

L’inconvénient, bien sûr, reste que ses lettres sont toujours d’une tristesse infinie. Sa vie est foutue, sa résignation absolue.

Mais je me plais à m’imaginer être son exutoire, son chagrin passant au fur et à mesure qu’elle m’écrit. J’imagine ses doigts se mettant en ordre de marche, sans bague ni vernis, parcourant à toute vitesse le clavier.

Tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac

Camille qui tape ce qu’elle ressent, c’est une bataille tapuscrite, une course contre la montre. Aucun dactylographe virtuose ne pourrait égaler sa vélocité féroce quand elle couche des émotions fortes.

Le bruit des touches.

Ce bruit dont je ne profite plus.

Combien de fois ne lui ai-je pas demandé d’y faire attention. Mais qui demande à un trompettiste d’enfoncer un chiffon dans le pavillon de son instrument ?

 

Son dernier mail était plus long qu’à l’habitude. Son désespoir sans doute un peu plus sérieux.

Sa vie ressemble à son trajet me dit-elle ; au fond du bus inconfortable depuis lequel elle m’écrit, qui la ramène chez elle depuis des milliers d’arrêts, dans le noir et sous la pluie.

Un bébé crie quelques rangées en arrière. Elle ne le voit mais au son des pleurs, l’imagine tout petit. Un petit veinard celui-là, qui peut se permettre de flinguer les oreilles et les nerfs de tout le monde pour quelque chose de certainement aussi futile qu’une couche mouillée.

Camille, elle, a 27 ans.

Elle vient de se faire jeter sans états d’âme et doit pleurer en silence.

Encore une qui constate son incapacité à s’attacher aux hommes qui la veulent, et son obstination à vouloir ceux qui la fuient.

Dilemme notoire. Connu de toutes les filles, de tous les pays, de toutes les planètes, de toutes les galaxies.

Et toujours sans solution.

Il faut avouer que Camille emballe aussi facilement qu’elle ne donne pas envie d’investir.

C’est une fille aimantée. Côté pile, vous approchez. Côté face, vous reculez.

L’opposition des forces a sur elle de vilains effets. En terme d’estime de soi ce n’est pas terrible, en terme de confiance dans l’autre, c’est tellement catastrophique que ça la décourage bien souvent de m’en parler.

Je lui ai conseillé un livre : Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe. L’histoire d’une jeune fille brillante quittant le fin fond de l’Amérique pour intégrer par le mérite une école prestigieuse. Elle y sacrifiera naïvement son bel avenir sur l’autel de la popularité, en se faisant culbuter par une caricature du jeune étudiant beau, bête et friqué.

Si Camille le lit, elle s’assiéra sûrement sur la critique de la société moderne américaine. J’ai fait pareil à vrai dire.

Mais elle retiendra peut-être à quel point on peut être intelligente et bête.

Évidemment je ne suis pas en train de dire que Camille est brillante ; elle me le ressortirait durant les trois décennies à venir. Ni qu’elle s’est fait culbutée par un abruti ; je m’auto-proclamerais moi-même ex-abruti.

Elle est plutôt sensée, tout simplement.

Mais si naïve.

Toujours à se bercer d’illusions sur l’enthousiasme qu’elle provoque chez les autres.

 

Je lui redirai.
Mais elle recommencera.

Je lui redirai encore.
Elle recommencera encore.

Jusqu’au jour où elle trouvera ce qu’elle ne cherche pas, et où elle ne m’écrira plus.

 

En attendant,

Je la lis.

 

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