Ordres imaginaires

Comment des mythes peuvent-ils soutenir des empires entiers ? […] Arrêtons-nous sur deux des mythes les mieux connus de l’histoire : le code d’Hammurabi, autour de 1776 avant notre ère, qui servit de manuel de coopération à des centaines de milliers d’anciens Babyloniens ; et la Déclaration d’indépendance américaine, en 1776, qui reste le manuel de coopération de centaines de millions d’Américains modernes.

[…] Avec plus d’un million de sujets, l’Empire babylonien était probablement le plus vaste du monde. Il gouvernait la majeure partie de la Mésopotamie, dont le gros de l’Irak moderne ainsi que des parties de la Syrie et de l’Iran actuels. Le roi de Babylone le plus connu de nos jours est Hammurabi. Sa gloire tient avant tout au texte qui porte son nom, le code d’Hammurabi : un recueil de ses lois et décisions de justice. […]

Le code établit aussi au sein des familles une hiérarchie stricte où les enfants ne sont pas des personnes indépendantes, mais la propriété de leurs parents. Dès lors, si un homme libre tue la fille d’un autre homme libre, la fille du meurtrier sera exécutée en châtiment. Il peut nous paraître étrange qu’il ne soit fait aucun mal au tueur, dont la fille innocente est tuée à sa place, mais la chose était parfaitement juste aux yeux d’Hammurabi et des Babyloniens. Le code d’Hammurabi reposait sur l’idée que, si tous les sujets du roi acceptaient leur position au sein de la hiérarchie et agissaient en conséquence, le million d’habitants de l’Empire pourrait coopérer efficacement. […]

Environ 3 500 ans après la mort d’Hammurabi, les habitants de treize colonies britanniques d’Amérique du Nord eurent le sentiment que le roi d’Angleterre les traitait injustement. Leurs représentants se réunirent à Philadelphie et, le 4 juillet 1776, les colonies décidèrent que leurs habitants n’étaient plus sujets de la Couronne britannique. La Déclaration d’indépendance proclamait des principes universels et éternels de justice qui, comme ceux d’Hammurabi, s’inspiraient d’une force divine. Mais le principe le plus important dicté par le dieu américain était précisément un peu différent du principe édicté par les dieux de Babylone. Ainsi lit-on dans la Déclaration d’indépendance : Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux […].

Comme le code d’Hammurabi, le texte fondateur américain promet que, si les hommes se conforment à ses principes sacrés, ils seront des millions à pouvoir coopérer efficacement, à vivre en sécurité et paisiblement dans une société juste et prospère. […]

Les deux textes nous mettent en présence d’un dilemme évident. Le code d’Hammurabi comme la Déclaration d’indépendance américaine prétendent tous deux esquisser des principes de justice universels et éternels, mais selon les Américains tous les hommes sont égaux, alors qu’ils sont résolument inégaux pour les Babyloniens. […] En fait, […] ces principes universels (comme l’égalité ou la hiérarchie) n’existent nulle part ailleurs que dans l’imagination fertile des Sapiens et dans les mythes qu’ils inventent et se racontent. Ces principes n’ont aucune validité objective.

[…] L’idée que tous les humains sont égaux est aussi un mythe. En quel sens les hommes sont-ils égaux les uns aux autres ? Existe-t-il, hors de l’imagination humaine, une réalité objective dans laquelle nous soyons véritablement égaux ? Tous les hommes sont-ils biologiquement égaux ? […]

Pour la biologie, les hommes n’ont pas été « créés » : ils ont évolué. Et ils n’ont certainement pas évolué vers l’« égalité ». L’idée d’égalité est inextricablement mêlée à celle de création. Les Américains tenaient l’idée d’égalité du christianisme, pour lequel chaque homme est pourvu d’une âme créée par Dieu, et toutes les âmes sont égales devant Dieu. Mais, si nous ne croyons pas aux mythes chrétiens sur Dieu, la création et les âmes, que signifie « tous les hommes sont égaux » ? L’évolution repose sur la différence, non pas sur l’égalité. Chacun est porteur d’un code génétique légèrement différent et, dès la naissance, se trouve exposé aux influences différentes de son environnement. Tout cela se traduit par le développement de qualités différentes qui sont porteuses de chances de survie différentes. […]

Cette forme de raisonnement ne manquera pas de scandaliser les tenants de l’égalité et des droits de l’homme, qui rétorqueront sans doute : Nous savons bien que les hommes ne sont pas égaux biologiquement ! Mais si nous croyons que nous sommes tous foncièrement égaux, cela nous permettra de créer une société stable et prospère.  Je n’ai pas d’objection. C’est exactement ce que j’appelle ordre imaginaire. Nous croyons à un ordre particulier : non qu’il soit objectivement vrai, mais parce qu’y croire nous permet de coopérer efficacement et de forger une société meilleure. Les ordres imaginaires ne sont ni des conspirations exécrables ni de vains mirages. Ils sont plutôt la seule façon pour les hommes de coopérer effectivement.

Sapiens, une brève histoire de l’humanité / Yuval Noah Harari

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