15 octobre 2016

Orgueil et vanité

L’ordre imaginaire est incorporé au monde matériel. Bien que l’ordre imaginaire n’existe que dans notre esprit, il peut être […] inscrit dans la pierre. La plupart des Occidentaux croient à l’individualisme. Ils croient que chaque être humain est un individu, dont la valeur ne dépend pas de ce que les autres pensent de lui ou d’elle. Chacun de nous est porteur d’une lumière vive qui donne valeur et sens à notre vie. Dans les écoles occidentales modernes, maîtres et parents apprennent aux enfants que si leurs camarades se moquent d’eux, ils doivent faire comme si de rien n’était. Eux seuls, pas les autres, savent ce qu’ils valent.

     Dans l’architecture moderne, ce mythe jaillit de l’imagination pour prendre forme dans le mortier et la pierre. La maison moderne idéale est divisée en multiples petites chambres, pour que chaque enfant ait un espace à lui, soustrait aux regards des autres et lui assurant un maximum d’autonomie. Cette chambre a presque invariablement une porte et, dans bien des ménages, il est admis que l’enfant la ferme, même à clé. Interdiction est faite aux parents d’entrer sans frapper et sans demander la permission. […] Un enfant qui grandit dans un tel espace ne saurait s’imaginer autrement qu’en « individu », dont la vraie valeur émane de l’intérieur, non pas de l’extérieur.

Les nobles du Moyen Âge ne croyaient pas à l’individualisme. La valeur des gens venait de leur place dans la hiérarchie sociale et de ce que les autres disaient d’eux. Être moqué était une terrible indignité. Les nobles apprenaient à leurs enfants à protéger leur nom, quoi qu’il en coûte. Comme l’individualisme moderne, le système de valeurs du Moyen Âge quitta l’imagination pour se manifester dans la pierre des châteaux. […] Le fils adolescent d’un baron n’avait pas de chambre à part à l’étage, avec des posters de Richard Cœur de Lion ou du roi Arthur aux murs, ni un verrou à sa porte pour empêcher ses parents d’entrer. Il couchait dans une grande salle, avec beaucoup d’autres jeunes. Il était toujours exposé et devait toujours tenir compte de ce que les autres voyaient et disaient. Grandir dans ces conditions amenait naturellement à conclure qu’un homme tire sa vraie valeur de sa place dans la hiérarchie sociale et dans ce que les autres disent de lui.

Sapiens, une brève histoire de l’humanité / Yuval Noah Harari

Joindre la conversation 1 commentaire

  1. […] Sources : Le regard des gens / Black M – Sapiens, une brève histoire de l’humanité / Yuval Noah Harari […]

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