20 octobre 2016

Trois fenêtres

Un condamné s’approche de l’échafaud ; « Il y a encore pour longtemps, il me reste trois rues à vivre : je vais passer celle-ci, il restera encore celle-là, puis celle où il y a un boulanger à droite… il y a encore un moment avant d’arriver au boulanger !
Le dernier jour d’un condamné / Victor Hugo

 

Fin de journée au boulot.
Il faisait déjà noir, la pluie ne semblait pas vouloir s’arrêter.

Comme toujours, je me laissais le temps de la réflexion pour le retour. Les gouttes d’eau jetées sur une nuit tombante me semblant être un tableau à ne pas manquer, j’optais pour le tramway. Sur terre plutôt que sous terre. En position d’obesrvation. Et à l’abri.

Quelques  minutes plus tard, je montais station Alexandra David Néel. Je me suis toujours demandé qui c’était Alexandra David Néel

Vous savez qui c’est vous ? Alexandra David Néel ?

Moi j’attends de le découvrir par hasard. Que quelqu’un me donne la réponse sans que j’ai à lui poser la question. A moins que je ne résiste pas, un de ces soirs où je serai mal placée, à poser la question à mon téléphone intelligent. Pour Maryse Bastié, sur la ligne 3, j’ai tenu six mois, puis j’ai craqué.

En fait, personne ne parle jamais d’Alexandra David Néel ou de Maryse Bastié.

Mais peu importe. J’obtenais de toute façon ce soir-là une place en or. Une place assise devant le plancher tournant, qui relie l’air de rien deux rames bien distinctes. C’est à cette place qu’on peut, dans les meilleures conditions, assister à une de mes pièces préférées :

L’air des pigeons

———————————
ACTE 1,  dans le tramway
Dans une rame bondée, sans barre ou poignée auxquelles s’accrocher, un homme / une femme, se laisse surprendre par un soubresaut. Un cri accompagne la perte d’équilibre plus ou moins disgracieuse.

ACTE 2
Le quidam, ou le qui-monsieur, se relève aussitôt en même temps qu’il lance, tel un pigeon, de petits regards furtifs sur les côtés, dans l’espoir vain que personne ne l’a vu.

FIN
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J’adore cette pièce.

Et pourtant ce soir-là, alors même que j’étais installée dans mon carré OR, prête à assister au spectacle, la main déjà dans le sac à la recherche d’une friandise, Eh bien…
Eh bien je ne sais pas, je ne me souviens pas.

Voilà comment ça s’est passé :

Alors que j’en étais à fouiller mon sac, le chauffeur de salle a annoncé un incident technique. « Mesdames Messieurs… votre attention s’il vous plaît, je vais vous demander de bien vouloir patienter… un incident technique… »
L’occasion rêvée, bien sûr, de m’éclipser un instant avant le début de la représentation, pour me plonger dans une réalité qui n’allait plus tarder ; des retrouvailles. Ce soir, au bout de la ligne de tramway, au bout de quelques heures, après la rue qui tourne à gauche, le petit escalier, le centre des impôts sur la droite, le feu rouge, après un repas léger, quelques pages de lecture peut-être, un verre… Des retrouvailles avec….

Un homme aux cheveux blonds et aux baisers tendres, qui encerclerait à nouveau ma taille dans quelques heures, de ses bras décidés….

C’est perchée dans cette rêverie, que le mot a surgi.

« Vivement »

Ce mot s’est jeté sur moi à la vitesse d’un ballon qui éclate. PAF. Je suis restée aveuglée, comme par un flash. Je me suis accrochée au bras de mon voisin, pour essayer de me raccrocher à l’instant. Mais c’était foutu.

« VIVEMENT »

Saloperie d’adverbe. Voleur de temps et fouteur de merde.
Je suis restée plantée là, dans mon tramway, à mi-chemin entre l’instant T et l’instant V, au beau-milieu de rien.

Foutu l’air des pigeons.
Foutu les presque 300 minutes qui me séparaient de l’enlacement voulu, là maintenant, tout de suite.
Foutu le retour à la maison, cette odeur de chez moi que je respire en ouvrant la porte.
L’ouverture du frigo pour prendre un morceau de ce-n’est-pas-l’heure-de-manger-ça. L’instant où je décide, parfois, de résister.
L’instant où je plonge dans le canapé, pour contempler béatement le décor, simple, mais heureux de mon quotidien ; la cuisine, les murs… équipés de mille détails, qui, chacun, racontent une histoire.
L’instant où je me campe sur le balcon, appuyée contre la rambarde, pour imaginer la vie cachée des fenêtres de l’immeuble d’en face. Dix-huit en tout, trois juste à hauteur de vue. Je leur attribue des réalités. Heureuse ou douloureuse. Peu importe. Je vis, Je vis jusque dans d’autres que moi-même.

Mais tout cela, pour un mot,
C’était ce soir-là, foutu.

———————————
Le lendemain,
La vie comme chaque matin collée à ma peau,
j’ai juré, un peu tard,
qu’il ne m’y reprendrait plus.
 ———————————

Inspiration : Les fenêtres / Baudelaire

© Floriane de Lassée / Inside views

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