20 décembre 2016

Les trois humanismes

Les religions humanistes ont le culte de l’humanité ou, plus exactement, de l’Homo sapiens. L’humanisme est la croyance suivant laquelle l’Homo sapiens possède une nature unique et sacrée, foncièrement différente de la nature de tous les autres animaux et de tous les autres phénomènes. […]

Aujourd’hui, la secte humaniste la plus importante est l’humanisme libéral, pour lequel l’«humanité» est une qualité des individus, et la liberté individuelle sacrosainte. Selon les libéraux, la nature sacrée de l’humanité réside dans chaque individu Homo sapiens. C’est le noyau interne, le cœur de l’individu qui donne sens au monde et qui est la source de toute autorité éthique et politique. Face à un dilemme éthique ou politique, il nous faut regarder en nous et écouter notre voix intérieure : la voix de l’humanité. Les principaux commandements de l’humanisme libéral sont destinés à protéger la liberté de cette voix intérieure de toute intrusion ou atteinte. Ces commandements sont collectivement connus sous l’appellation de droits de l’homme.

C’est pour cette raison, par exemple, que les libéraux réprouvent la torture et la peine de mort. […] Les exécutions macabres étaient un passe-temps favori des Londoniens et des Parisiens aux temps de Shakespeare et de Molière. Dans l’Europe actuelle, le meurtre est perçu comme une violation de la nature sacrée de l’humanité. Pour rétablir l’ordre, les Européens d’aujourd’hui ne torturent ni n’exécutent plus les criminels. Ils punissent le meurtrier de la façon, à leurs yeux, la plus « humaine » possible, sauvegardant ainsi, voire reconstituant sa sainteté humaine. […]

Une autres secte importante est l’humanisme socialiste. Pour les socialistes, l’«humanité» est moins individualiste que collective. Ce qui est sacré, à leurs yeux, ce n’est pas la voix intérieure de chaque individu, mais l’espèce Homo sapiens dans sa totalité. Tandis que l’humanisme libéral recherche autant de liberté que possible pour les individus, l’humanisme socialiste veut l’égalité entre tous les hommes. Pour les socialistes, l’inégalité est le pire des blasphèmes contre la sainteté de l’humanité […].

De même que son homologue libéral, l’humanisme socialiste repose sur des fondements monothéistes. L’idée que tous les hommes sont égaux est une version remaniée de la conviction monothéiste que toutes les âmes sont égales devant Dieu.

La seule secte humaniste qui ait réellement rompu avec le monothéisme traditionnel est l’humanisme évolutionniste dont les nazis sont les représentants les plus célèbres. Ce qui distingue les nazis des autres sectes humanistes, c’est une définition différente de l’« humanité », profondément influencée par la théorie de l’évolution. À la différence des autres humanistes, les nazis pensaient que l’humanité n’est ni universelle ni éternelle, mais plutôt une espèce susceptible de mutations, et qui peut donc évoluer ou dégénérer. L’homme peut évoluer en surhomme ou dégénérer en sous-homme. […]

La grande ambition des nazis était de préserver l’humanité de la dégénérescence et d’encourager son évolution progressiste. Aussi les nazis disaient-ils que la race aryenne, la forme la plus avancée de l’humanité, devait être protégée et encouragée, tandis que les espèces dégénérées d’Homo sapiens comme les Juifs, les Tsiganes, les homosexuels et les malades mentaux devaient être isolées, voire exterminées. Selon les nazis, l’Homo sapiens apparut avec l’évolution d’une population supérieure, alors que les populations  inférieures comme les Neandertal s’éteignaient. […]

Les nazis n’abominaient pas l’humanité. S’ils combattirent l’humanisme libéral, les droits de l’homme et le communisme, c’est précisément parce qu’ils admiraient l’humanité et prêtaient à l’espèce humaine un formidable potentiel. Suivant la logique de l’évolution darwinienne, cependant, ils prétendaient qu’il fallait laisser la sélection naturelle extirper les individus inaptes pour ne faire survivre et se reproduire que les plus aptes. En secourant les faibles, le libéralisme et le communisme permettaient non seulement aux individus inaptes de survivre, mais ils leur donnaient en fait une chance égale de se reproduire, minant ainsi la sélection naturelle. Dans un monde pareil, les plus aptes seront inévitablement noyés dans un océan de dégénérés. À chaque génération, l’espèce humaine serait de moins en moins apte – ce qui pourrait conduire à son extinction.

Sapiens, une brève histoire de l’humanité / Yuval Noah Harari

© Caricature nazie de 1933. Hitler en sculpteur qui crée le surhomme. Un intellectuel libéral lunetteux est effaré par la violence nécessaire à cette fin.

 

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