7 mars 2017

Profits à l’infini

En 1776, l’économiste écossais Adam Smith publia La Richesse des nations, qui est probablement le manifeste économique le plus important de tous les temps.

Au chapitre 8 de son premier volume, Smith avance un argument inédit. Quand un propriétaire terrien, un tisserand ou un cordonnier réalise plus de profits qu’il n’en a besoin pour entretenir sa famille, il utilise le surplus pour employer des collaborateurs et augmenter encore ses profits. Plus il fait de profits, plus il peut employer d’aides. Il s’ensuit que l’augmentation des profits des entrepreneurs privés est la base d’une croissance de la richesse et de la prospérité collectives.

Si cela ne vous frappe pas par son originalité, c’est que nous vivons tous dans un monde capitaliste qui tient le raisonnement de Smith pour acquis. […] Pourtant, l’idée de Smith selon laquelle la pulsion égoïste qui pousse l’homme à accroître ses profits est la base de la richesse collective est l’une des idées les plus révolutionnaires de l’histoire humaine : révolutionnaire non pas simplement dans une perspective économique, mais plus encore dans une perspective morale et politique. Ce que dit Smith, au fond, c’est qu’il est bien d’être cupide et qu’en m’enrichissant je profite à tout le monde, pas simplement à moi. L’égoïsme est altruiste.

Smith a appris à penser l’économie comme une situation « gagnant-gagnant », où mes profits sont aussi les vôtres. Non seulement nous pouvons avoir tous les deux en même temps une plus grosse part de gâteau, mais l’augmentation de votre part dépend de l’augmentation de la mienne. Si je suis pauvre, vous aussi serez pauvre parce que je ne peux pas acheter vos biens et vos services. Si je suis riche, vous aussi vous enrichirez parce que vous allez pouvoir me vendre quelque chose. Smith nia la contradiction traditionnelle entre richesse et morale et ouvrit aux riches les portes du Ciel. Être riche, c’était être moral. Dans la version de Smith, on s’enrichit non pas en dépouillant ses voisins, mais en augmentant la taille générale du gâteau. […]

Encore faut-il que les riches utilisent leurs profits pour ouvrir de nouvelles usines et recruter de nouveaux employés plutôt que de les gaspiller en activités non productives. […] Un élément crucial de l’économie capitaliste moderne a été l’émergence d’une nouvelle éthique, suivant laquelle les profits doivent être réinvestis dans la production. Celle-ci procure encore des profits, et ainsi de suite, ad infinitum. […] Dans le nouveau credo capitaliste, tel est le premier commandement, le plus sacré : ‘Tu réinvestiras les profits de la production pour augmenter la production.’

C’est pour cela que le capitalisme s’appelle le capitalisme. Le capitalisme distingue le capital de la simple richesse. Le capital, c’est l’argent, les biens et les ressources investis dans la production. La richesse, à l’opposé, est enfouie dans le sol ou dilapidée en activités improductives. Un pharaon qui consacre ses ressources à une pyramide improductive n’est pas un capitaliste. Un pirate qui pille la flotte espagnole et enfouit un coffre plein de pièces rutilantes dans le sable d’une plage d’une île des Caraïbes n’est pas un capitaliste. L’ouvrier d’usine qui trime et place une partie de son revenu à la bourse en est un.

Sapiens, une brève histoire de l’humanité / Yuval Noah Harari

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