De même que la famille nucléaire, la communauté ne pouvait entièrement disparaître de notre monde sans substitut émotionnel. De nos jours, marchés et États satisfont l’essentiel des besoins matériels auxquels pourvoyaient autrefois les communautés, mais ils doivent aussi veiller aux liens tribaux.

Marchés et États le font en encourageant des « communautés imaginaires » qui contiennent des millions d’inconnus et qui sont adaptées aux besoins nationaux et commerciaux. Une communauté imaginaire est une communauté de gens qui ne se connaissent pas vraiment, mais imaginent se connaître. Ces communautés ne sont pas une invention récente. Royaumes, empires et Églises ont fonctionné des millénaires durant sous forme de communautés imaginaires. Dans la Chine antique, des dizaines de millions de gens se pensaient membres d’une même famille, dont l’empereur était le père. […]

La nation et la tribu des consommateurs sont les deux exemples les plus importants de ces communautés imaginaires. La nation est la communauté imaginaire de l’État ; la tribu des consommateurs, la communauté imaginaire du marché. Toutes deux sont des communautés imaginaires parce qu’il est impossible à tous les clients d’un marché ou à tous les ressortissants d’une nation de se connaître réellement comme les villageois se connaissaient jadis. […]

Ce n’est pas un mensonge. C’est de l’imagination. Comme la monnaie, les sociétés anonymes à responsabilité limitée et les droits de l’homme, les nations et les tribus de consommateurs sont des réalités intersubjectives. Elles n’existent que dans notre imaginaire collectif, mais leur pouvoir est immense. Tant que des millions d’Allemands croient à l’existence d’une nation allemande […], l’Allemagne restera une des plus grandes puissances du monde.

[Puis] au fil des dernières décennies, les communautés nationales ont été de plus en plus éclipsées par [les] foules de consommateurs qui ne se connaissent pas intimement, mais partagent les mêmes habitudes et intérêts de consommation et ont donc le sentiment de faire partie de la même tribu de consommateurs – et se définissent comme tels.

Si étrange que cela paraisse, les exemples abondent autour de nous. Les fans de Madonna, par exemple, constituent une tribu de consommateurs. Ils se définissent largement par le shopping, achètent des billets pour les concerts de Madonna, des CD, des posters, des T-shirts et des sonneries pour téléphone portable, et ainsi définissent-ils ce qu’ils sont. Les supporters de Manchester United, les végétariens et les écolos en sont d’autres exemples. Eux aussi se définissent avant tout par ce qu’ils consomment. C’est la clé de voûte de leur identité. Un végétarien allemand préférerait sans doute épouser une végétarienne française plutôt qu’une carnivore allemande.

Sapiens, une brève histoire de l’humanité / Yuval Noah Harari

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