11 octobre 2017

Les excusards

Seul dans son studio, Alain constata qu’il ressentait toujours de la douleur dans son épaule et se dit que la jeune femme qui, l’avant-veille, dans la rue, l’avait bousculé avec une telle efficacité avait dû le faire exprès. Il ne pouvait pas oublier sa voix stridente qui l’avait appelé « idiot » et il entendait de nouveau son propre « excusez-moi » suppliant, suivi de la réponse : « connard ! »
Encore une fois, il s’était excusé pour rien ! Pourquoi toujours ce stupide réflexe de demander pardon ? […]

Se sentir ou ne pas se sentir coupable. Je pense que tout est là. La vie est une lutte de tous contre tous. C’est connu. Mais comment cette lutte se déroule-t-elle dans une société plus ou moins civilisée ? Les gens ne peuvent pas se ruer les uns sur les autres dès qu’ils s’aperçoivent.
Au lieu de cela, ils essaient de jeter sur autrui l’opprobre de la culpabilité. Gagnera qui réussira à rendre l’autre coupable. Perdra qui avouera sa faute.
Tu vas dans la rue, plongé dans tes pensées. Venant vers toi, une fille, comme si elle était seule au monde, sans regarder ni à gauche ni à droite, marche droit devant elle. Vous vous bousculez. Et voilà le moment de vérité. Qui va engueuler l’autre, et qui va s’excuser ? C’est une situation modèle : en réalité, chacun des deux est à la fois le bousculé et le bousculant. […]

Toi, dans cette situation, tu t’excuserais ou tu accuserais ?
– Moi, certainement, je m’excuserais.
– Ah, mon pauvre, tu appartiens donc toi aussi à l’armée des excusards. Tu penses pouvoir amadouer l’autre par tes excuses.
– Certainement.
– Et tu te trompes. Qui s’excuse se déclare coupable. Et si tu te déclares coupable, tu encourages l’autre à continuer à t’injurier, à te dénoncer, publiquement, jusqu’à ta mort. Ce sont les conséquences fatales de la première excuse.
– C’est vrai. Il ne faut pas s’excuser. Et pourtant, je préférerais un monde où les gens s’excuseraient tous, sans exception, inutilement, exagérément, pour rien, où ils s’encombreraient d’excuses… »

La fête de l’insignifiance / Milan Kundera

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"Un rien m'amène, un rien m'anime. Un rien me mine, un rien m'emmène."

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