Première déclaration d’amour de mon fils, 3 ans, alors que nous sommes occupés à chercher la deuxième chaussure.
Nous l’appellerons Pilou. (Mon fils)

Pas « Je t’aime ».

Pas « Je t’aime, toi ».

Je t’aime de toi.

Bing.

Pilou est reparti chercher sa chaussure et je suis restée plantée là, avec l’écho de la déclaration qui tourbillonnait autour de moi.

Des semaines après, je me régale encore de la formule, prononcée avec cette simplicité d’enfant. Pilou, petit homme libre de tout complexe vis-à-vis de la norme, détenait une vérité et me l’a donnée, aussi facilement qu’il m’aurait donné sa chaussure retrouvée. Tiens maman, « je t’aime de toi ».

Quelle étrange option que ce « de toi » collé à son « je t’aime ». La formule était-elle le simple fruit du hasard, les mots ayant dégringolé pêle-mêle de sa bouche, comme des dès sur une table ?

Bien sûr que non.

J’en suis sûre parce que je sûre de la magie du langage : ce n’est pas seulement celui qui dit qui donne du sens au propos, c’est aussi celui qui écoute.

C’est bien pour ça, par exemple, qu’on peut dire très sérieusement « c’est celui qui dit qui y est ». Parce que le destinataire peut refuser d’écouter celui qui dit, le laissant tout seul avec sa méchanceté.

Ce n’était donc pas un hasard, la formule abritait bien quelque chose du « genre » beau. La seule question, c’était quelle « espèce » de beau.

Peut-être un beau « esthétique » ?
La formule serait née d’une simple envie de faire jolie. L’envie de décorer le grand classique du mot d’amour d’une « coquetterie ».

« Et c’est ainsi, à la façon de ces dames qui coiffaient leur visage d’un accroche-cœur, une petite mèche en boucle collée au visage pour accrocher le cœur de ces messieurs, que Pilou coiffait son premier « je t’aime » d’un « de toi » entendu quelque-part, qui ferait bien là, au bout de la ligne, qui allongerait un peu la déclaration. Et qui sûrement accrocherait bien le cœur de maman. »

– – –

Ou alors, Pilou a dessiné à la manière de ces peintres cubistes, désassemblant et réassemblant l’objet dessiné au gré du regard qu’ils posent dessus ?

Je t’aime de toi. Allez hop, « aime » ici au milieu, maman à sa gauche, et puis, tiens, pourquoi pas maman aussi à sa droite, histoire de bien l’encadrer ce verbe-là.

« Et comme le peintre aurait dédoublé un visage, le montrant à la fois de face et de profil, Pilou dédoubla le complément d’objet direct. »

(On notera que le choix du double COD, devant/derrière le verbe, complique un chouia l’épineuse question du participe passé qui s’accorde ou pas selon que le COD est devant ou derrière. Mais ouf, Pilou m’aime au présent.)

De toute façon, peut-être ne s’agit-il pas du tout de faire joli, avec des accroche-cœur ou des mises en abyme de COD…
Peut-être la formule est-elle le signe de quelque chose de plus sérieux ? Pourquoi pas le signe de cette volonté encore intacte, à cet âge, de réaliser l’impossible ? A cet âge où l’on refuse d’admettre tout à fait que le carré vert n’entrera jamais dans le rond jaune. Après tout, le complément d’objet peut bien s’utiliser ici et en même temps s’utiliser là ?
Il s’agirait alors d’un acte de rébellion contre les logiques implacables, en même temps qu’une déclaration. Une bravade de l’impossible à la hauteur de l’amour irraisonnable que l’on se porte…

« Oui maman, l’usage aurait voulu que je t’offre un « je t’aime », au moment du couché ou d’un au-revoir. Eh bien non maman, je t’aime avec une préposition de trop, et quand nous cherchons ma chaussure. »

– – –

A moins que…
A moins que la formule ne soit le signe d’une douce confusion. Ne sachant pas encore qui il est vraiment du haut de ses 3 ans, individu à part entière ou individu à moitié-lui, à moitié sa mère, Pilou me dit mon propre amour pour lui. La formule serait alors l’expression de cet attachement qui circule entre nous.

« Et pour cette ‘première fois’, cette première fois où Pilou donnait de l’amour avec des mots, la phrase était encore toute barbouillée de la confusion. »

– – –

Ou alors… et c’est, je l’admets, la vérité la plus probable.

Pilou a déjà compris qu’il n’était que lui, et il a réfléchi.

Après avoir réalisé qu’il aimait sa mère de telle manière, il a réfléchi à comment me le dire le plus justement possible. Il a testé plusieurs formules le soir sous sa couverture, en a débattu avec des amis. Une fois avec Pablo le chameau, une autre avec Roland l’éléphant*… Il les a prononcées à voix basse pour bien se les mettre en bouche et analyser l’effet de leur « profération physique corporelle, labiale »…
Pour finalement retenir celle entendue.

« Et c’est ainsi que Pilou dit à sa mère, pour lui dire « Maman, je t’aime de l’amour que toi-même tu me portes » : « Maman, je t’aime de toi ».

C’est sûrement de cette même façon réfléchie et mesurée, que le lendemain, Pilou exprimait le besoin de tout être ayant déclaré son amour : celui d’être aimé en retour, et de se l’entendre dire.

« Maman, tu me t’aimes ? »

© Femme et enfant, 1938 / Pablo Picasso

*Ouvre tes lèvres et que cela en sorte / Roland Barthes

Joindre la conversation 4 commentaires

  1. MAGNIFIQUE !!!!!

    Aimé par 2 personnes

    Réponse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

À propos de FloFlo

"Un rien m'amène, un rien m'anime. Un rien me mine, un rien m'emmène."

Derniers Articles par FloFlo

CATÉGORIE

Chambre d'essais, La poésie sort de la bouche des enfants